📷 Lee Miller dans la baignoire d'Hitler
Voici la photographe américaine Lee Miller dans la baignoire d'Hitler. Oui, c'est une vraie photo. Un document historique d'une portée frappante encore aujourd'hui.
Tout ce que je raconte ci-dessous provient des infos diffusées dans l'exposition consacrée à Lee Miller actuellement visible au Musée d'Art Moderne de Paris, que je vous recommande fortement.
On est le 30 avril 1945. Lee Miller rentre d'un reportage qui l'a un peu plus détruite, au-delà du terrible, dans le camp de concentration de Dachau. Cela dans le cadre de ses mois en Europe, entre 1944 et 1946. Elle envoie tout ce qu'elle peut à Vogue, ses photos comme ses mots, dans l'espoir d'être publiée et de diffuser les horreurs dont elle est témoin.
Le 30 avril donc, Lee Miller se retrouve, avec son comparse David E. Scherman, New-Yorkais et juif, dans l'appartement personnel d'Hitler à Munich, où l'armée américaine s'est établie. Ils trouvent la salle de bains.
Que font-ils ? Une mise en scène photographique. Le portrait d'Adolf Hitler est ajouté près de la baignoire. La statue de nu féminin posée sur la table. Les deux se déshabillent. Et prennent un bain.
Ils posent pour se laver des horreurs de Dachau, collées à leur peau. Le matin même, les douches qu'ils prenaient en photo étaient celles des chambres à gaz. Ils posent pour reprendre le contrôle, et renverser concrètement le pouvoir et le cours de la guerre (ils ne savent pas encore, à ce moment-là, qu'Hitler est mort). Ils posent pour le luxe d'un bain, alors que le reste du monde autour d'eux est détruit, pue la mort, la désolation, et la vengeance mêlée à la joie féroce de la liberté retrouvée.
Les deux Américains posent surtout pour créer une image, et s'emparer de l'éclatant symbolisme des lieux. Lee Miller ne pouvait pas ne pas savoir ce qu'elle faisait. Elle a derrière elle un passé d'artiste. De cinéaste, avec Jean Cocteau. De mannequin, ayant aussi manié l'art érotique à travers les yeux d'autres photographes. Elle est devenue photographe ensuite, pour l'art, pour Vogue, ou pour elle-même. Elle a fait des travaux de propagande pour l'armée britannique, et documenté les destructions de Londres. Pris des photos personnelles en Egypte, en France. Elle a côtoyé Picasso, Eluard, Man Ray. Elle sait pertinemment le pouvoir des images et des représentations. Et en a une maîtrise technique hors norme.
On mesure tout cela dans l'exposition qui lui est consacrée à Paris. Une multitude d'univers, des plus glamour aux plus terribles, qui se sont entrechoqués dans sa vie et dans ses photographies. Une histoire féminine du XXe siècle, de culot artistique et d'esbroufe journalistique doublés d'un talent fou. Vraiment, allez voir cette expo (bien meilleure que le film) si vous le pouvez. Il n'est pas courant de croiser autant de vie et de mort derrière, et devant, un seul objectif.
Dans la baignoire d'Hitler, Lee Miller et David E. Scherman m'ont donné l'impression de plonger dans la modernité. Ils affirment un regard d'artistes, et personnel, depuis un lieu intime d'un dictateur qui a conduit au nazisme et à la Shoah. En plus de la tension entre symbolisme et figuratif, on est dans l'immédiat, celui des reportages. La scène n'a pas duré plus de quelques dizaines de minutes. Elle était, au sens propre du terme, historique. Bien sûr, il fallait une photo.
Et voilà que Lee Miller y ajoute un sens de l'esthétique bien précis, dans une photo carrée. Si elle avait eu Instagram en 1945, aurait-elle fait la même chose ? J'ai bien l'impression que oui. Même si cette image n'a été publiée qu'une seule fois, en petit format, dans Vogue en 1945, je me suis retrouvé catapulté dans le type d'interrogations suscitées par les posts réseaux sociaux diffusés depuis Auschwitz, ou l'esthétisation du film La Zone d'Intérêt.
Mais au-delà de la moralité ou non d'un tel geste, on reste bien sur la découverte, et la documentation, des étendues du mal. Lee Miller avait, avant cela, pris beaucoup de cadavres en photo. Des victimes décharnées des Allemands et de l'antisémitisme. Et des Allemands défaits puis victimes de leurs ennemis. Et des femmes tondues car considérées comme collabos.
Pour ce moment du 30 avril, on est plutôt dans la banalité du mal d'Hannah Arendt. Dans la légende de la photo dans l'expo parisienne, on lit cette remarque de Lee Miller : « Hitler n'avait jamais été vraiment vivant pour moi jusqu'à aujourd'hui. Il avait été une monstrueuse machine du mal toutes ces années, jusqu'à ce que je... mange et dorme dans sa maison. Il devint moins irréel et, par là, plus terrible encore. »
Lee Miller ne s'est jamais vraiment remise de ses mois à couvrir la fin de la Seconde Guerre Mondiale. « La paix dans un monde d'escrocs sans honneur, ni honte, ni intégrité, ce n'est pas ce pour quoi l'on s'est battu », écrivait-elle dans un reportage. Des mots qui portent toutes ses rancœurs, et qui préfigurent qu'on n'avait pas le cul sorti des ronces. La dépression ne l'a, semble-t-il, pas quittée par la suite. Merci à son fils Antony, dans tout ce contexte, de s'être attelé à la préservation, et à la diffusion, de son œuvre photographique.
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