☢️☢️☢️ Les nuages de Chernobyl
C’est rare que je fasse des cauchemars à cause d’une série. On aurait pu se douter pour Chernobyl. Et éviter de la regarder au lit, juste avant de dormir. Mais le show HBO sur l'accident nucléaire d'avril 1986 a de quoi traumatiser à tout moment de la journée.
Les cinq épisodes font comprendre un impensable chaos industriel par le biais du ressenti. On est précipité dans le feu, le béton, la contamination, la mort, pris entre urgences et mensonges. Et on erre, hagard, dans ce merdier. Des situations d'angoisse, de souffrance, d'empoisonnement radioactif, qui se mélangent à des nappes de musiques oppressantes.
C'est d'ailleurs l'un des trucs les plus métal que j'ai jamais regardé – pas besoin de guitares. Chaque détail de mise en scène, chaque paysage urbain, chaque corps radioactif en décomposition (dont le réalisme a été très travaillé), chaque destin brisé ou abimé, me donnait l'impression d'écouter un album de death ou de black, et d'en voir une pochette possible.
La construction inversée des épisodes, où l'on ne comprend que dans les minutes de fin l'intégralité des enjeux de ce qu'on a regardé, et des personnages dont on a suivi les parcours, participe à désorienter.
On en apprend tout de même beaucoup sur les causes et les effets de l'explosion du réacteur nucléaire RBMK. Sur les réalités des appareils industriels et étatiques de l'URSS en 1986. Sur les efforts pour sauver des vies, et les tâtonnements pour quantifier les effets de la catastrophe, ou mettre en garde face aux mensonges et à la propagande.
La série a aussi, précisément, un point de vue là-dessus. Certains lui sont tombés dessus pour des choix trop romanesques. « Chernobyl obéit aux lois de la narration occidentale avec son héros maudit, porteur d’une vérité que personne ne veut entendre, le physicien Valeri Legassov », écrivait un collègue du Monde. Pour Le Monde Diplomatique, c'est avant tout « la télévision américaine qui raconte Tchernobyl » (ce qui a rendu les Russes furax).
Pourtant, dès les premières minutes du premier épisode, un autre enjeu que le déroulé de la catastrophe apparaît : celui de la contradiction entre réalité et histoires (voire vérité et mensonges). La série nous embarque dans ces questionnements de manière très assumée, et pertinente, par sa forme. Parmi les détails saugrenus, qui détachent du réalisme, on entend en permanence des acteurs échanger en anglais. Surtout, Chernobyl met en avant des individus, et appuie certaines séquences dramatiques, pour les mettre avant tout au service de son propre impact.
Mais la tension entre réalité et histoire est aussi, précisément, ce qui s'est noué à Tchernobyl.
Quel est le récit officiel que les dirigeants d'une dictature soviétique, d'une centrale nucléaire, ou du KGB, diffusent pour se protéger ?
Que peuvent connaître, que souhaitent entendre, que racontent les personnes actrices ou victimes d'une telle catastrophe, aux effets et à l'ampleur inconnus sur le coup ?
Quelles histoires vivent-elles, ou se racontent-elles, pour les surmonter, ou éviter qu'elles se reproduisent ?
Quelles portées ont ces histoires ?
Que souhaite-t-on entendre, aujourd'hui, à propos du nucléaire, qui nous apporte une bonne partie de l'énergie nécessaire à notre vie quotidienne et industrielle ?
Et d'ailleurs. Est-ce que les humains ne préfèrent pas exister dans une histoire plutôt que d'être confrontés à la réalité ? Dans toutes nos vies, on aime beaucoup bâtir des récits, s'en détacher ou y adhérer. La vie après la mort, les filtres Insta, les réponses d'une IA, tout ça.
Et que peuvent les personnes qui souhaitent que la vérité ou la science existe face aux rouleaux compresseurs de toutes ces histoires recherchées et voulues ?
Dans le journalisme, ce sont des questions qu'on se pose en permanence face aux multiples récits qu'on nous présente comme vrais. Des jungles communicationnelles dans lesquelles on doit parvenir à tracer les réalités les moins mensongères possibles, et parvenir à détecter l'authentique et le sincère, parmi les mensonges et les déformations des intérêts.
Chernobyl montre le poids et le courage de coller à la vérité ou à la science, dans un environnement soviétique, et de catastrophe nucléaire, par nature extrêmement hostiles. Et où les visions de la vérité ne peuvent être que contaminées par des intérêts très divergents. Cela m'a donc traumatisé, mais aussi beaucoup parlé, et extrêmement intéressé. Mon histoire personnelle n'est sans doute pas étrangère à cela.
Par le hasard des choses, on enchaîne sur Widow's Bay (TTTT). Une série toute fraîche qui semble, elle aussi, se concentrer sur les failles entre réalité et histoire, et l'impact de telles brèches sur les narrations collectives. Mais au moins, je rigole, et ça fait du bien.
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