⬛ Pépé, le poète
Mon grand-père est mort vendredi dernier, le 6 mars. Il s'appelait Roland Masse. Il avait 89 ans. Il était avec moi depuis que je suis né, et il m'a aussi élevé dans les premières années de ma vie. Il était, en quelque sorte, un troisième père (more on that later).

En plus de ma tristesse fondamentale, et de la préparation de son enterrement dans l'Yonne, beaucoup d'émotions se bousculent. Des souvenirs aussi. Le vélo, le Mac, le ping-pong, les vins de Bourgogne, les coups de pied au cul, les sourires.
Je ne sais pas encore ce que j'écrirai (ou non) sur sa vie, sur nos vies. Mais je commence par ce moment de début 2025, lors d'un de ses séjours à l'hôpital, qui annonçait une année difficile pour lui, et la famille.
Croyant sa fin imminente, Pépé avait de longues insomnies. Il les a utilisées pour rassembler des messages essentiels à transmettre. Il a ensuite convoqué ses petits-enfants. Et nous sommes venus à son chevet, à l'hôpital d'Auxerre, pour en discuter.
Il m'a permis d'enregistrer la conversation que j'ai eue avec lui. Elle a bien duré 1 h 30. J'admirerai toute ma vie cette manière de préparer sa mort, qui m'a permis aussi, ces derniers jours, de me souvenir de lui.
Parmi les sujets abordés, outre ses souvenirs et considérations sur la famille, la philosophie, la politique, la science..., Pépé m'a parlé de son amour des mots, et de poésie.
C'était inattendu, même s'il adorait lire. Mais pendant que je l'écoutais, au regard de son émotion, j'ai tout de suite su qu'il faudrait retranscrire ce moment de notre discussion à sa disparition. C'est, en quelque sorte, sa poésie à lui qu'il m'a offerte.
Il m'a dit :
Je crois que j'ai toujours aimé la poésie, et trouvé la poésie magique. Je n'ai su que très tard pourquoi. Au début, je ne comprenais pas pourquoi on disait : tiens, ceci, c'est beau, ceci, c'est pas beau. Il y avait des choses qui me paraissaient belles c'est sûr. Mais à certains moments, d'autres mots me paraissaient nettement plus beaux que les autres. Je me disais qu'il devait y avoir quelque chose de caché, quelque chose que je ne voyais pas. Et bien, c'est la magie du mot.
Pour le dessin, les lumières, la musique... toutes ces choses qui enchantent l'âme, ce sont les vibrations qui comptent. Mais la poésie, ça enchante l'âme d'une manière très particulière. C'est le verbe, c'est le mot. Être poète, c'est prendre une ligne, mettre des mots ou d'autres choses avec, et d'arriver à transformer le mot ou une partie de la phrase en un mot magique qui ouvre vers un horizon absolument infini.
Il y a un vers qui est tellement beau, je ne me rappelle même plus s'il est d'Apollinaire ou de Rimbaud. En même temps, j'aime bien ne plus savoir, car à la fin, les deux se mélangent. Je vais te le dire, il n'est pas long, c'est une ligne. Le vers c'est : “Et l'unique cordeau des trompettes marines”.
Depuis, j'ai vérifié, il s'agit bien d'Apollinaire. Le poème s'appelle Chantre, c'est un monostiche de huit mots paru en 1913 dans un recueil qui s'appelle Alcools. (source)
Ce que Pépé m'en a dit ensuite est plutôt bouleversant.
“Et l'unique cordeau des trompettes marines”. C'est tout, ça a l'air de rien. Seulement, en le lisant, je sens l'inconnu rouler vers ma nuque. D'un seul coup, je suis projeté en mer. Tout l'univers a cette vue extrêmement infinie. Je suis perdu, je suis noyé. Je suis sauvé, c'est extraordinaire. Ce sont les poètes qui arrivent à faire ça.
Parmi ses diverses recommandations de lectures ont figuré son autre poème préféré, Le Bateau Ivre, d'Arthur Rimbaud. “Le Bateau Ivre, mon Dieu que c'est beau”, m'a-t-il dit. “Je l'ai toujours lu. Toujours relu. Quand quelque chose ne va pas bien, je le relis. Ces derniers jours, je l'ai relu dans ma tête.” Si vous lisez, relisez, écoutez Le Bateau Ivre (sur Wikipédia par exemple), vous pouvez en être sûr : Pépé sera content que ces mots vivent aussi en vous.
Il m'a aussi chargé de l'apprendre à mes filles. Et plus généralement, de surveiller, pendant leurs récitations de poésies, les moments où les émotions se déclenchent dans leurs yeux. C'est là où on trouve le plus facilement la magie dont il parlait.

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