đŠ La (vraie) bagarre
Le sale coup au plexus. La bĂ©quille. Le croche-patte vicieux. La baffe qui te sonne. Le coup de boule qui tâassomme, et te laisse le cul par terre.
Tout ça est tombé début juillet, quand Emma a appris pour son cancer du sein.
Jâai arrĂȘtĂ© dâĂ©crire. Je ne savais pas comment en parler. Le sifflement d'aprĂšs le choc. Trop sonnĂ© pour s'exprimer par des mots publiĂ©s. Comme Adamsberg, jâai prĂ©fĂ©rĂ© laisser les pensĂ©es flotter, Ă©parses, en espĂ©rant quâelles dĂ©cantent, ou quâune flĂšche les traverse.
Trop effrayĂ©, aussi, au dĂ©part, quand le premier diagnostic a laissĂ© place Ă lâattente des rĂ©sultats dâexamens. Lâoncologue a appelĂ© ça la zone grise. Lâenfer de l'incertitude. C'Ă©tait trĂšs dur de me concentrer. Le moral Ă©tait atteint. DĂ©jĂ beaucoup trop de cancers maudits cette annĂ©e.
Dans l'idĂ©e de danser avec la mort, qui m'obsĂšde (et me donne des envies de tatouages), je n'ai mis que du brutal death entre mes oreilles. Benighted, Fuming Mouth, et surtout Too Fast To Die par Archspire â mon album de lâannĂ©e.
J'ai eu des fixations étranges, des moments post-apocalyptiques, des symboliques toutes aussi glauques que nulles. Se retrouver à guetter la progression de la chaleur, des incendies, de la sécheresse, de la lune devant le soleil, un peu partout dans le paysage immédiat ou non.
Heureusement, quelques vacances, la famille, les gens au cĆur sur la main m'ont permis de me changer les idĂ©es, et de retomber sur mes pattes.
Pendant ce temps-lĂ , Emma restait admirablement forte. Le terme ne l'enchantait pas. Voire, elle s'en mĂ©fiait. « Je nâaime pas lâidĂ©e selon laquelle âça va aller, car tu es forteâ ». Parce que parfois, mĂȘme quand on est perçus comme telle, et bien ça ne va pas. Et les gens supposĂ©s âfaiblesâ ont, eux aussi, le droit dâaller bien.
Mais c'est Emma. Elle ne s'est pas effondrĂ©e, malgrĂ© les Ă©tapes difficiles, qui ne font que commencer. Le choc, le stress, les rendez-vous mĂ©dicaux trĂšs flippants, les renoncements, le remodelage de la vie, les premiers parcours de soin, les arrĂȘts.
Et les mots Ă choisir pour les enfants, pour les proches, pour les collĂšgues, les connaissances. Que dire, Ă qui, oĂč, et comment ? On se l'est souvent dit ces derniers jours : les mots et la terminologie importent.
Ă lâhĂŽpital, dans l'aile dĂ©diĂ©e Ă la cancĂ©rologie, on trouve peu de traces de lutte sur les affiches, flyers ou magazines. On guĂ©rit, on vit avec des soins adaptĂ©s, on traverse ensemble un chemin. Seule une petite affiche datĂ©e, dans un coin, parle de vaincre la maladie.
Pour nous, impossible, cependant, dâavoir une autre posture : c'est maintenant que la vraie bagarre commence. Aujourdâhui, Emma se fait injecter sa premiĂšre chimiothĂ©rapie pour casser la gueule Ă cette saletĂ©. Elle l'anticipait de la sorte : « Je vais me prendre des beignes. Je suis obligĂ©e de me prendre des coups pour lutter contre ce truc Ă lâintĂ©rieur de moi. » Câest aussi ce quâelle poste sur les rĂ©seaux, et sâĂ©change avec ses potes. Des doigts dâhonneur et des postures de combat, qui font barrage, ou qui l'Ă©clatent. Fuck cancer.
Je me vois comme un coach sur le bord d'un ring qui aide comme il peut. J'Ă©cris depuis lâhĂŽpital, dans une salle d'attente, aprĂšs avoir couru les pharmacies pour choper des mĂ©dicaments Ă la derniĂšre minute. Dehors, câest le vide parisien du mois d'aoĂ»t, amplifiĂ© par la canicule, encore, toujours. On a pu Ă©chapper Ă la chaleur quelques jours prĂšs de la mer, oĂč la vie Ă©tait douce.
Tous les moyens sont bons. Mais les liens, la prĂ©sence, la famille, les amis, la sororitĂ©, les signes de soutien de toute part sont dâune aide prĂ©cieuse, exceptionnelle. Je remercie toutes les personnes qui nous ont fait signe, et Ă©crit des mots qui font du bien. Ce seront les munitions de demain dans la bataille.