🎶 Quand la musique est bonne
Il y a quelque chose de pourri dans la musique en ligne.

La musique me parle. J'en écoute tout le temps. Parfois sans arriver à y mettre des mots. Je ressens ce qui est bon pour moi, ou pas. Avec d'authentiques moments de joie pendant des concerts où tous les sens sont sollicités, le cerveau saturé. Des affaires de rythmes, de percussions, de prouesses, de groove, de phrasés, de basses et de pulsations.
Rares sont les gens avec qui je partage ce langage non verbal. J'écoute, instinctivement, des styles émotionnels et brutaux qui peuvent être difficiles d'accès. On ne peut pas balancer du death metal à la figure de quelqu'un qui n'aime pas. Pourtant, je n'écoute pas que ça. Beaucoup de rock, d'électro, de jazz coulent aussi dans mon casque.
Mais l'attitude est restée. Je ne m'attends jamais à ce que ma musique plaise aux autres. Quand quelqu'un entre dans la pièce alors que j'écoute quelque chose, je coupe le son. Faire des concerts tout seul n'est pas un problème.
Quand cela arrive, c'est une géniale anomalie. Ce n'est qu'avec un noyau de gens très proches que cela se produit, ceux avec qui parfois, un regard ou un coup de tête suffit pendant l'écoute. C'est l'occasion d'un partage tribal, et souvent, familial. Lors de mon dernier Hellfest, on s'est retrouvé par hasard à cinq cousins, sans se concerter.
Quel bonheur
Ce rapport primitif s'est construit en plusieurs phases.
Quand j'étais tout petit, il y a eu mes cours de solfège par ma grand-mère, prof de musique, pendant que mon grand-père sifflotait du Brassens. Il y avait aussi mon père qui lançait du Queen ou RTL 2 dans le salon et la voiture, avec approbation de ma mère, et cela menait à plein de discussions. Mes parents sont assez curieux et à l'écoute de tout, anciens comme modernes, avec de fortes tonalités pop-rock. Mon père joue désormais de la guitare et chante dans une chorale. Parfois on passe juste des soirées à chanter avec mes filles.
Après les morceaux et boys/girls-band hyper commerciaux de ma prime jeunesse, j'ai basculé, au collège, dans le rap plus ou moins hardcore. Skyrock était la porte d'entrée.
En 4ème, j'ai switché sur le métal, aidé par les cousins, ou des petites amies. KoRn, Offspring et SOAD ont été la bascule d'un été pas comme les autres.
Rapidement, c'est devenu une identité. Mes premiers vrais concerts, pogos, slam, ont eu lieu devant Slipknot et Children of Bodom. Mes vêtements et mon style étaient ceux d'une rébellion très adolescente, et anti-religieuse, loin du partage familial. L'une des plus grandes crises a eu lieu autour de Marilyn Manson, que j'écoutais avec la ferveur que je retirais d'un catholicisme qui ne m'avait pas convaincu.
Je me sens ensuite calmé en prépa, entouré de Pink Floyd, ou des voluptes de reggae.
Et dans le même temps, je me suis radicalisé.
Avec mon groupe de l'Essonne, où j'ai été bassiste pendant une dizaine d'années, on a surfé sur le metalcore en tirant sur l'extrême, à l'époque de Chimaira, Machine Head, ou de petits nouveaux comme Gojira.
J'ai découvert la scène, les enregistrements studio, les petites tournées et l'artisanat du son. D'autres aventures musicales ont prolongé l'expérience côté psychédélique.
À la même période, j'ai été vendeur de disques à Gibert Joseph, rayon métal, boulevard Saint-Michel. Ma collection de CDs a dangereusement enflé. J'ai une histoire sur chaque exemplaire des centaines de disques que je trimballe avec moi depuis.
Puis la musique en ligne est arrivée. Les premiers piratages à grande échelle, l'explosion des catalogues légaux ou non, la variété des découvertes, les communautés de fans. Les révolutions Youtube et Spotify. Les abonnements aux catalogues de streaming, la fin des achats de CD, remplacés par ceux de t-shirts ou de places de concert toujours plus chères, mais c'est pour la bonne cause : soutenir les groupes.
J'ai géré le Myspace de mon groupe, puis ceux de quelques autres. J'ai tracté des flyers devant des salles. J'ai eu un blog dédié sur un site de presse. J'ai pu écrire quelques chroniques dans des webzines, que je lis toujours car, fort heureusement, ils existent encore.
Rien n'a déraillé à ce moment là, au contraire. Je vois la profusion d'artistes permis par le numérique comme une chance inouïe pour tout le monde. Les vidéos de concerts, les archives, les bootlegs, les espaces de discussions, les recommandations, les groupes indés qui déboulent de nulle part, les clips barrés, les mix d'un pote DJ qui les poste sur Soundcloud, les gens qui apprennent tout seul à créer avec des logiciels, les millions de projets sur des bouts d'internet. Quel bonheur.
The Feed Is Fake
Dans tout ça, une innovation me laisse de marbre : le réseau social musical algorithmique. Les recommandations personnalisées, les radar de sorties, les morceaux suggérés ? Je vois ça comme des mauvaises radios commerciales. On ne sait pas qui choisit, ni comment ça l'est, si ce n'est qu'on est sur des logiques purement business et d'engagement maximal des utilisateurs.
Je ne fais plus du tout confiance aux recommandations tombant sur les réseaux sociaux. Celles faites par les plateformes, ou, désormais, par les gens directement. Les trends TikTok et Instagram, les influenceurs rap ou métal, me font reculer. Mais attends, tu fais de la pub pour quelqu'un avec tes morceaux du moment ou ton "interview" ? Et ce morceau partout sur TikTok, qui l'a mis là ? Je ne suis que les musiciens en qui j'ai confiance, et encore.
J'ai lu un papier effarant sur le business du clipping, et des agences qui génèrent des tendances virales avec la bénédiction des artistes qui les emploient. "The Feed Is Fake", titre Vulture.
Ce n'est pas nouveau : musique et marketing ont toujours été une danse commune, même pour les groupes anti-systèmes. Mais je trouve que les frontières se brouillent entre joies authentiques, et des signaux commerciaux que des partages de stories ou des Wrapped de fin d'année devraient suffire à rendre authentiques.
Tout ça me soule.
La musique est pour moi avant tout artisanale. Avec les doigts, avec les sens, avec les mots des gens en qui j'ai confiance, ou des recommandations qu'on chope parce qu'elles s'inscrivent dans un langage clair et honnête.
Exit Spotify. Je suis désormais sur Qobuz, où en plus de la qualité sonore, la plateforme respecte le format voulu par l'artiste. Quand le morceau ou l'album est fini, il n'y a rien derrière - pas de feed, pas d'IA dans des radios automatisées.
Je lis toujours beaucoup de critiques, de chroniques. Je suis dans les Reddit ou les Discord, et encore sur Facebook, avec d'autres fans de groupes. Je me gave des webradios de FIP. J'explore avec joie les admirables listes Bandcamp. Je note les découvertes dans un coin. Je recoupe avec des concerts et des festival, en allant voir des premières parties inconnues - pour ensuite fouiller dans leurs réseaux et discographies.
La sérendipité organique, comme on disait.
Et pour la faire vivre, contre les algorithmes, il faut parfois batailler avec ses petits doigts. C'est aussi le projet de ce blog. J'ai donc ouvert une page "Musique" sur ce site, qui recense mes écoutes et mes choix, de tous types : https://michael.szadkowski.fr/musique
Elle existe pour le moment grâce à deux outils très artisanaux : AlbumWhale et CrucialTracks. Des petits services de l'IndieWeb qui servent pour la curation manuelle d'albums et de morceaux.
CrucialTracks m'a eu sur cette promesse :
What are crucial tracks ? A crucial track is a song that changes the direction of your life or helps you see the world in a different way. The songs that represent relationships or trigger memories. The songs that make you, you. (...) One song per day means a stress-free, "slow social" music community : no endless feed to scroll, no fear of missing out, no unhealthy incentives. Just good music and connection through song.
Le projet me rappelle les morceaux "coups de cœur " à devoir placer absolument sur une K7, quand on enregistrait encore la radio en attendant qu'un titre passe.
Vous pouvez désormais picorer dans mes K7. Je n'ai pas l'habitude du partage assumé de ce que j'écoute. Mais c'est, donc, aussi ce qui me définit. Bonne chance si vous tentez le coup !
Et s'il te plait, toi aussi : partage aux autres tes recos et ce que tu aimes. Tout le monde a besoin de tout le monde sur ce coup.
☝️ En bonus, un premier test d'un compteur de like sans tracking.